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Côte d'Ivoire : le retour de Laurent Gbagbo peut-il être synonyme de réconciliation nationale?
Publié le 18/06/2021
En Côte d'Ivoire, avec le retour de l'ancien président Laurent Gbagbo, le mot réconciliation est dans tous les discours.
Et il traduit sans doute la commune volonté de tourner une page sombre de l'histoire de ce pays d'Afrique de l'Ouest.

Mais le mot impunité est également présent dans les propos d'une partie de l'opinion publique et surtout des victimes de la crise postélectorale de 2010-2011.

En favorisant le retour de Laurent Gbagbo en Côte d'Ivoire, le président Alassane Ouattara déclare laisser une chance à la réconciliation nationale.

"Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé sont désormais libres de rentrer en Côte d'Ivoire quand ils le souhaitent", avait promis en avril le président ivoirien.

Mais depuis l'acquittement de l'ancien chef d'Etat à la Cour pénale internationale et la volonté des autorités ivoiriennes de ne plus extrader de suspects à la Hayes, un sentiment d'injustice est partagé par beaucoup d'Ivoiriens.

Ces derniers pensent que la réconciliation dont font état les politiques dans leurs discours ne concerne pas le peuple.

Les victimes ont du mal à oublier les milliers de morts de la crise de 2010-2011.

En effet, selon l'ONU, les violences avaient fait plus de 3 000 morts.

Soif de justice

La BBC a rencontré un homme qui réclame justice.

Il raconte avoir été kidnappé et bastonné durant la crise.

"Des hommes en armes et en tenues militaires nous ont abordé ma mère et moi. Ils sont venus vers moi et ils ont demandé c'est vous un tel, j'ai dit oui et ils se sont vraiment jetés sur moi. Ils m'ont donné des coups de poing des coups de pied, des coups de crosse de fusil au visage. Ils m'ont bastonné. Ils ont violenté aussi ma mère. Ensuite, ils m'ont conduit à un endroit pour m'exécuter. Là-bas il y avait de la broussaille, il y avait des corps sans vie qui s'y trouvaient. Après m'avoir interrogé, ils m'ont laissé en disant qu'ils ne vont plus me tuer", témoigne-t-il.

L'impunité est aussi la crainte de nombreuses organisations de défense des droits de l'homme et de certains observateurs de la vie politique.

Le retour de Gbagbo est-il synonyme de réconciliation ?

A cette question, l'analyste politique Sylvain Nguessan répond non. Pour lui, le retour de Gbagbo ne signifie pas forcément une réconciliation nationale.

"La réconciliation c'est une question personnelle. La dame qui a perdu son mari ou ses enfants ce n'est pas l'arrivée de Laurent Gbagbo qui l'amènera à oublier tout ce qu'elle a vécu. Ce n'est pas parce que Gbagbo, Bédié, Ouattara se parlent que la réconciliation va se faire. Ce n'est pas suffisant", indique M. Nguessan.

Selon cet observateur de la vie politique ivoirienne, il faudra aller en profondeur, approcher véritablement les victimes comme en Afrique du Sud ou au Rwanda pour arriver à la réconciliation.

"Si ces victimes peuvent au moins extérioriser ce qu'ils ont vécu et que la République peut leur demander pardon. Ce sera plus opérationnel de parler de réconciliation", conclut-il.

Le porte-parole de Laurent Gbagbo, Justin Konan Katina précise que ce dernier viendra parler aux ivoiriens "parce qu'en Afrique quelle que soit l'intensité du problème cela finit toujours par le verbe".

"Il partagera avec eux sa vision de la réconciliation. Il parlera également avec tous les acteurs politiques pour qu'on voit ensemble comment nous allons construire cette réconciliation", conclut-il.

"Pas de réconciliation avec une instrumentalisation de la justice"

Justin Koné Katinan, porte-parole du président Laurent Gbagbo déclare à la BBC qu'il ne comprend pas que de potentielles victimes puissent être traumatisées par le retour de l'ancien président.

"Le président Laurent Gbagbo a été acquitté par la CPI donc il est innocent. Si une victime estime qu'il traumatisé par une personnes déclarées innocentes par la justice, cette personne n'est pas à la recherche de la justice mais d'une instrumentalisation de la justice", dit-il.

M. Katinan ajoute par ailleurs que son leader n'écarte pas la possibilité de rencontrer des victimes.

Mais, précise-t-il, "nous ne pouvons pas aller à la réconciliation s'il y a des personnes qui estiment qu'elles sont capables d'instrumentaliser la justice ou d'exercer leur droit de condamnation sur des personnes".

Indemnisation des victimes

En 2015, le gouvernement a créé un fonds destiné à offrir une compensation financière aux victimes de violences politiques survenues il y a dix ans.

Pour l'instant, seules 3000 personnes ont reçu chacune un chèque d'un peu moins de 2000 $ (1 100 947 FCFA).

Mais selon une association de victimes, plus de 150000 personnes ont été touchées par le conflit et peuvent prétendre à un recours.

Landry Koyu, avocat et expert en matière de gouvernance publique, pense que les autorités doivent prendre en charge toutes les victimes documentées.

"C'est très important pour éviter une sorte de classification ou de catégorisation des victimes. Prenez soin de toutes les victimes ; pas des victimes proches de X ou de Y", confie-t-il à la BBC.

Il y a trois ans, le président Ouattara a amnistié 800 personnes impliquées dans les violences post-électorales.

Et en 2019, M. Gbagbo a été blanchi par la Cour pénale internationale des crimes contre l'humanité, ouvrant ainsi la voie à son retour dans le pays.

Alors, où en est la réconciliation?

La communauté internationale a fait naître l'espoir d'un rapprochement entre les camps opposés de la crise, mais les critiques ont déclaré que la réconciliation ne devait pas laisser les victimes sur le bord du chemin.

Mais pour Kouadio Konan Bertin, le ministre ivoirien de la Réconciliation, les victimes ne peuvent pas dire qu'elles n'ont pas été indemnisées.

"Beaucoup de choses ont été faites en leur direction. Les victimes et leurs intérêts sont au centre des préoccupations du président de la République. Je comprends qu'il porte à jamais les séquelles de cette crise que nous avons vécue mais après nous sommes tous unanimes qu'il faut laisser le passé au passé", indique le ministre à la BBC.

Que reprochait-on à Laurent Gbagbo ?

Laurent Gbagbo était accusé de crimes contre l'humanité par la Cour pénale internationale de La Haye.

Son acquittement et son retour dans son pays d'origine pourrait marquer la fin des efforts internationaux pour la justice.

Même si la CPI promet de poursuivre ses enquêtes sur les crimes commis par les forces pro-Ouattara, elle n'a pas encore émis de mandats d'arrêt.

Sur un autre volet, celui que l'on surnomme le « Boulanger» a été condamné par contumace par la justice ivoirienne à vingt ans de prison ferme, dans l'affaire dite du casse de la Banque Centrale des États de l'Afrique de l'Ouest BCEAO.

"Une fois de retour en Côte d'Ivoire, Laurent Gbagbo bénéficiera conformément aux textes en vigueur, des avantages et indemnités dus aux anciens présidents de la République", promettait Alassane Ouattara qui ajoutait que les frais de voyage de Laurent Gbagbo et de sa famille seront pris en charge par l'Etat ivoirien.

BBC
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